Neuf leçons de solitude*

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.
Baudelaire
Que les mots d’un optimiste moraliste paraissent moqueries futiles aux yeux d’un pessimiste névrotique, voici une vérité psychologique très profonde. C’est comme dire à une personne sombrant dans le désespoir que, si elle feignait d’être heureuse par ses mimiques, elle le deviendrait.
John Cowper Powys
Je m’appelle Toussaint, je suis de la Bretagne, mais je ne désire pas savoir qui vous êtes.
Louis-Édouard Bois

Déjà enfant, j’aimais être seul. Aussi, quand on a annoncé la fermeture des universités le vendredi 13 mars, j’ai éprouvé la fébrilité enfantine des écoliers, tout à la joie d’échapper à la classe à cause de – ou plutôt grâce à – la tempête de neige. Cette pandémie est tombée sur moi comme une bénédiction. Elle allait me libérer des contraintes de la vie sociale. Des réunions inutiles. Des discussions de couloir oiseuses. Des débats hystériques sur l’avènement de l’utopie en ce bas monde. Fin des pitreries de Trump, Bolsonaro, Poutine et Johnson. Des raccourcis idiots des populismes de droite comme de gauche. Du mépris pour les modérés, les consensuels, les étapistes, les moyenneurs, vomis comme des tièdes et des pleutres. Tout cela, j’allais enfin le laisser derrière moi, en claquant la porte. Pour me livrer à l’écriture de ma fiction sur l’ermite Toussaint Cartier. En épuiser le mystère. En apprendre les leçons. Des leçons de ténèbres. Comme dans la liturgie de Pâques du XVIIe siècle et la musique de Couperin. Avec, en basse continue, la fuite du monde. N’importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde.

1re leçon, avril 2020 : Toussaint sauvé des eaux

Avant même le confinement, j’avais résolu de ne plus voyager et annulé ma participation au congrès de la Renaissance Society of America. J’espérais pouvoir refuser toutes les autres invitations à venir, mais il y a l’art et la manière. Et on n’ose jamais dire sans détour que ces mondanités inutiles nous pèsent. Si bien que l’on se croit obligé d’en accepter quelques-unes. Qui sont de trop, qui nous dispersent et qui nous aspirent vers le fond. Comme le naufrage de Toussaint Cartier, parti de Bretagne en 1728 et échoué sur la rive de Rimouski. Seul survivant de la tragédie qui inclina sa carène aux profondeurs du gouffre. Parce qu’il avait fait vœu de consacrer sa vie à Dieu, comme Panurge en pleine tempête, il se retira seul sur l’île Saint-Barnabé jusqu’à sa mort en 1767. Sur un radeau de six kilomètres, de la pointe du bout d’en bas à la pierre des tempêtes à l’ouest. À l’abri de la promiscuité asphyxiante de ses semblables. Comme par la contrainte prophylactique d’une pandémie.

2e leçon, mai 2020 : porter sa vertu en bandoulière

Et puis, il a bien fallu se prendre au jeu. Celui de la compassion sirupeuse de notre époque. Dire comme tout le monde sur les réseaux sociaux : ça va bien aller. Mettre un arc-en-ciel de façade. Vanter les uns comme résilients. Dire aux autres qu’ils sont des survivants. Et pourquoi pas ? Tant que c’est à deux mètres de distance. Comme ceux qui prônent le télé-enseignement comme plus propice à l’éthique du care. Loin des yeux, loin du haut-le-cœur. Jouer la grande tartufferie, pourvu que ça dure. À distance. J’imagine volontiers Toussaint un peu faux-cul lui aussi, trop heureux de mettre le reste du monde à trois kilomètres, la largeur de la baie qui sépare son île de la terre ferme. Prêt à jouer les athlètes de Dieu comme les pères du désert. À manger des légumes racine. À prier dans son oratoire. À s’habiller d’un sac. À porter sa vertu en bandoulière. Une vertu centrifuge et répulsive. Par souci de salubrité publique, bien sûr.

3e leçon, juin 2020 : le veuf, le ténébreux, l’inconsolé

L’amour inconditionnel de l’humanité atteint vite ses limites. On n’échappe pas aux réunions. Elles sont seulement plus pénibles par Zoom. À voir toujours sa sale gueule en mosaïque à côté de celles des autres qui ont l’air de crapauds buffles et de déterrés. Et non seulement, on doit se farcir leur présence virtuelle, mais on a même droit à la progéniture qui hurle, qui crie, qui court. Et puis, il y a Trump qui rapplique avec ses injections d’eau de Javel. Sans compter les nouveaux hurluberlus comme Didier Raoult qui croit avoir trouvé la pierre philosophale avec sa foutue chloroquine qui ne guérit personne. Il faut alors changer de stratégie pour préserver coûte que coûte son arrière-boutique. Prétendre être très affecté par la pandémie. Ne plus être que l’ombre de soi-même, au point de devoir s’éloigner. Prendre du recul. Comme Toussaint qui, n’en pouvant plus de la curiosité malsaine de ses contemporains sur sa solitude, a dû s’inventer une histoire. Celle du veuf inconsolable, ayant perdu sa bien-aimée dans le naufrage. Attendant sur son île, où elle repose en paix, que la mort les réunisse enfin.

4e leçon, juillet 2020 : ermite par singularité

Jouer les ramollis de la pandémie ne suffit plus. Au contraire. Cela suscite une empathie émolliente dont le monde aime tant se gargariser. Qui n’est qu’un voyeurisme jouissif. Les Allemands disent Schadenfreude. Il faut défaire pour de bon ces six degrés de séparation. Dire que l’on ne veut plus jouer collectif, surtout devant la menace du déconfinement. Que dès que l’on est plus de deux, on est une bande de cons. Les centres interuniversitaires à cinquante, non merci. Quand on est trop nombreux, la partouze pleure. Assumer cette hérésie. Être le mouton noir qui n’a guère l’esprit grégaire. Dire non aux invitations, non aux équipes, non aux projets de recherche conçus à la va-vite dans le seul espoir d’être financés. Ne plus mettre la charrue devant les bœufs. Renoncer à la pompe à phynance. Ne plus faire de compromis sur ses convictions. Comme Dom Poulet qui quitta sa communauté bénédictine en France pour se faire ermite à Trois-Pistoles sous le nom de Dupont en 1714. Pour ne pas avoir à abjurer le jansénisme. Pour continuer de croire qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Que la grâce est rare comme la merde de pape. Peut-être Toussaint Cartier était-il un autre Dupont-Poulet, lui dont le marquis de Montcalm envisageait qu’il s’était fait ermite par singularité ?

5e leçon, août 2020 : exophtalmie et épilepsie

En tout cas, Toussaint avait des raisons impérieuses de vivre seul. La vocation solitaire était fortement découragée par l’Église de son temps. Le pape Benoît XIV considérait les ermites sans permission spéciale ou sans rattachement à une communauté religieuse comme des abeilles sans reine. Qu’il fallait enfumer dans leur ruche pour les excommunier. Les témoins qui connurent l’ermite disent qu’il avait les yeux exorbités et douloureux. Qu’il les faisait lécher par son chien pour apaiser son mal. Que c’était une conséquence de son épilepsie. Face à cette maladie sacrée, les plus superstitieux crachaient dans le pli de leur coude pour éloigner le démon responsable de la maladie et de la contagion. Moi, j’ai toujours mal à l’œil gauche et j’ai l’impression qu’il est décentré par rapport à celui de droite. Qu’il est plus gros, qu’il finira un jour par glisser hors de son orbite. Les yeux sont les fenêtres de l’âme. Et j’ai hérité de mon père une agoraphobie sévère, lui qui vivait retranché dans sa maison comme dans une forteresse à mâchicoulis. Que le siège de la COVID-19 dure et que ma joie demeure.

6e leçon, septembre 2020 : Alceste en son île

Confiner les covidiots par la porte, ils s’échapperont par la fenêtre. Cons finis à force d’être confinés. Montés sur leurs ergots. Contre les vaccins. Contre le port du masque. Contre les mesures de distanciation. Cons envers et contre tous. Junkies de la complote. Rien pour se réconcilier avec la nature humaine. Je lis dans Horace comme dans un autre moi-même : « Je hais le vulgaire profane et je l’écarte ». Et je ne comprends plus Térence : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Est-ce ainsi que vivent les hommes ? Qu’ils sont difficiles à aimer. Sans doute faut-il les comprendre, parce qu’ils souffrent. Mais je ne suis ni travailleur social ni animateur de pastorale. Bien plus qu’un rescapé reconnaissant, un ascète zélé, un veuf inconsolable, un mal sentant de la foi ou un épileptique honteux, peut-être Toussaint était-il tout simplement misanthrope ? C’est l’hypothèse la plus difficile à envisager, mais peut-être la plus vraisemblable. Dans le roman The History of Emily Montague de Frances Brooke, c’est la première idée qui vient à Ed Rivers, lorsqu’il va à la rencontre de l’ermite, pour expliquer une solitude aussi radicale. Le visiteur a mauvaise opinion de ceux qui fuient la société, car rien n’est plus contraire à la nature. Et s’il était un tyran, il priverait les criminels de la vue de leurs semblables, car c’est à son avis le plus cruel des châtiments. Alceste en son île semble nous dire : et si la vie en société était plus cruelle encore ?

7e leçon, octobre 2020 : gai comme un contempteur des choses fortuites

Et puis, non. Haïr l’engeance humaine, c’est demandant. Presque autant que l’aimer. D’ailleurs, les deux vont de pair. Pour détester beaucoup, il faut aimer autant. Tout cela nous asservit à des affects assez banals. Comme le chien qui a la reconnaissance du ventre à l’égard de son maître, mais surtout de sa gamelle. À voir les insurgés qui voudraient que leur liberté empiète sur celle des autres, que leur refus de porter l’étouffoir ou le bâillon, pour parler comme eux, leur confère le droit de tuer les vieux et les malades. À voir enfin le bon Donald infecté par la COVID-19, cette vulgaire grippette imaginaire, on se dit que l’humanité ne mérite pas autant de haine. Qu’elle est finalement assez divertissante, vue à distance. Nous ne pouvons jamais être méprisés autant que nous le méritons. La plainte et la commisération supposent une certaine estime pour la chose que l’on plaint. Celles dont on se moque, ce sont celles auxquelles nous n’attachons aucun prix. Je ne pense pas qu’il y ait en nous autant de malheur que de frivolité, autant de méchanceté que de bêtise. Nous sommes moins remplis de mal que d’inanité, nous sommes moins malheureux que vils. Je soupçonne d’ailleurs Toussaint d’avoir été un peu Montaigne et un peu Rabelais sur son caillou de l’estuaire du Saint-Laurent. Cultivant sa gaieté d’esprit face aux choses sur lesquelles on n’a aucune prise. Pan-ta-gru-él-isme.

8e leçon, novembre 2020 : séduit par la beauté de l’île et son mystère

Même cette saine philosophie ne saurait à elle seule convaincre de vivre retranché, fût-ce avec beaucoup de recul ou en surplomb. L’éthique ne nourrit pas son homme. L’esthétique importe autant. Peut-être davantage. N’importe quel lecteur exigeant préférera toujours un roman stylé à un roman bien-pensant. Je m’égare. Toussaint Cartier ne savait sans doute pas lire. Peu importe. Il avait des yeux pour voir, un nez pour sentir, des oreilles pour entendre, alouette. Il devait bien savoir ce qu’était l’île Saint-Barnabé. Jacques Poulin ne s’y est pas trompé. Dans Les Grandes Marées, il imagine Toussaint ensorcelé par la beauté de l’île et son mystère. Au point de vouloir y passer le reste de sa vie. On peut le comprendre. Moi qui habite juste en face, je peux témoigner que chaque soir, beau temps mauvais temps, été comme hiver, qu’il pleuve ou qu’il neige, le soleil se couche juste derrière l’île. Il y a de quoi vouloir s’y faire ermite, ne serait-ce que pour recueillir quelques paillettes éparses, d’or ou mordorées, lors d’un crépuscule approximatif et improvisé.

9e leçon, décembre 2020 : tout homme est une île

Il se pourrait bien qu’avant le jour de l’An, si le pont de glace finit par prendre, je traverse la baie pour de bon. Que je rejoigne l’île Saint-Barnabé. Pour m’unir à elle, monolithe moussu, couvert de mandragore. Faire ce que Toussaint n’a pas su, n’a pas voulu ou n’a pas eu le temps de faire. Couper les amarres qui retiennent l’île aux crans rocheux. Et partir vers le golfe. Doubler Anticosti, contourner les îles de la Madeleine, longer Terre-Neuve. Devenir océanique. Tout homme est une île, un tout en soi. Dès qu’il part du continent, il part au large. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, c’est une perte aussi dérisoire que celle d’un promontoire, équivalente à celle de la maison de tes amis ou de la tienne. La mort de tout homme m’allège parce que je ne fais plus partie du genre humain. Aussi, ne demande pas pour qui sonne le glas : il sonne pour moi, corne de brume en partance vers l’Atlantique.

© Claude La Charité
© Claude La Charité
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