Traduire l’espagnol en temps de confinement*

Trois semaines avant l’adoption des mesures de distanciation, avant que le Canada tout entier se cloître dans un chacun chez soi généralisé, ma petite famille quittait la ville pour s’installer à une quinzaine de kilomètres de la mer, à un jet de pierre du petit village où j’ai grandi. Habituée à un quotidien rempli de déplacements, d’obligations, de fréquentations, de conflits d’horaires, je me retrouvais soudain devant un horizon balisé par les grands espaces, le silence, le vide.

Très vite, une mélancolie s’est installée chez nous. Les enfants n’en pouvaient plus de ne pas voir leurs anciens amis, n’ayant pas eu le temps de s’en faire de nouveaux à l’école qu’ils avaient fréquentée cinq jours seulement avant la fermeture. De mon côté, je luttais contre un sentiment d’impuissance en me voyant contrainte à devoir m’improviser animatrice scolaire tout en cherchant à maintenir un rythme de travail convenable. Les semaines s’enchaînaient, toutes pareilles les unes aux autres. Il faisait froid, nous tournions en rond. L’incertitude pesait sur nous.

La vérité, c’est que je ne m’étais pas tout à fait réconciliée avec l’idée de retourner au site de mon enfance, même si mon mari et moi avions décidé qu’un retour à la campagne nous aiderait à créer un semblant d’équilibre entre la place qu’occupaient sa vie professionnelle et la mienne. Mes parents avaient quitté ce village une bonne vingtaine d’années plus tôt, un peu après moi, et je n’y avais jamais vraiment remis les pieds depuis. En circulant en voiture avec mes enfants sur ce réseau de routes autrefois si familières, j’éprouvais un pincement au cœur. Ce même sentiment m’accablait au moment de franchir le seuil de l’épicerie ou de la pharmacie, d’autant plus que nous étions tous masqués à présent. Je craignais de croiser une ancienne connaissance, ne sachant pas si je souhaitais qu’on me reconnaisse ou s’il était préférable que je passe inaperçue, telle une étrangère, dans ce lieu si petit qu’il y avait trop peu de secrets.

Un soir de cafard particulièrement éprouvant, je me suis éloignée de la chaleur réconfortante du poêle à bois pour descendre à mon bureau et m’entourer de mes livres. Mes collègues me manquaient. Mes projets aussi. Tout semblait stagner. Mon ami Adalber m’avait confié l’année précédente un magnifique recueil qu’il avait signé et qui venait de paraître dans une maison d’édition à Puerto Rico. Je l’avais lu d’une traite dans l’avion en revenant de Banff, à l’époque où il était encore permis de voyager, et j’en avais tiré une douce impression de sérénité. Il y était question d’îles, d’archipels lointains, de mémoire familiale, de scènes d’enfance. J’avais traduit quelques passages au courant de l’été, dans un geste d’amitié, mais aussi pour travailler mon espagnol ; or, même si j’avais très envie de décrypter ce texte en entier, le chaos du quotidien m’avait vite fait comprendre que le temps venait à manquer. Mais je n’avais que ça à présent, du temps. Même sans finalité concrète, l’entreprise pouvait servir à chasser ce marasme qui menaçait de s’établir en permanence et que j’associais malgré moi à mon nouvel habitat.

Avant tout, il y a l’étonnement. La surprise de découvrir une terre tout entourée d’eau, embrassée par les flots. Et brillant au-dessus, un soleil doux et brutal, un soleil intense qui vous saisit par les épaules et vous immobilise comme un arbre à midi.1

Soir après soir, sous le rayon chaleureux de ma lampe de travail, je me suis mise à explorer les subtilités des textes d’Adalber. Je retraçais telle référence obscure dans Internet, je lisais tel autre passage à voix haute pour mieux comprendre sa structure rythmique. Je perdais le fil du temps quelque part entre l’île Margarita et Tenerife.

On aurait dit qu’elles avaient flotté jusqu’à moi, comme ces îles que l’on croyait capables de se déplacer tantôt en dérivant, tantôt en ciblant un objectif précis. Des îles navigantes qui rendaient le voilier obsolète, qui conjuguaient en elles-mêmes la migration et la permanence, le départ et l’immobilité. Des îles qui allaient avec nous comme nous allions avec elles.

Malgré la lenteur avec laquelle les journées défilaient, le printemps est enfin arrivé. Pour souligner l’occasion, mon mari David et moi avons bêché un coin de terre aride et rocailleuse et y avons enfoui des semences. Moins d’une semaine plus tard, une marmotte est sortie de son terrier, à quelques mètres des sillons engraissés avec soin.

L’île flottante a quelque chose de miraculeux. Une longue liste de saints radins, faisant fi des bateliers, s’en sont servis pour voyager : saint Kilian, saint Médoc, saint Vougay, sainte Moninne, saint Piran, et bien sûr, saint Brendan.

Le lieu qu’a visité ce dernier correspond à l’une des îles dites Fortunées, au climat doux et à la végétation luxuriante. Des îles généreuses, disait-on. Des lieux réservés aux pieux et aux dieux.

Dans une autre version de l’histoire, saint Brendan a débarqué sur le dos d’un terrible monstre marin après l’avoir confondu avec un îlot. La bête, enragée d’être soudain peuplée, s’est secouée. Comme quoi des miracles aux atrocités, il n’y a qu’un pas à franchir.

Notre voisin a fini par nous apprendre que nous avions bêché par mégarde notre champ d’épuration. Je ne sais toujours pas comment interpréter la disparition du rongeur au lendemain d’une visite d’un renard à la brunante.

Au mépris de tous mes doutes quant à la qualité du terreau dans lequel nous avions semé les graines, notre potager s’est mis à produire. D’abord des pois mange-tout, que je cueillais le matin en me promenant pieds nus dans la rosée. Ensuite, des courgettes à profusion. J’ai découvert aussi des framboisiers généreux à l’orée du sous-bois. Le soir, je continuais d’errer entre les lignes des textes d’Adalber et d’échanger des textos avec lui en lui posant des questions sur tel aspect obscur, partageant des réflexions sur tel souvenir lointain évoqué par un passage particulier. Un dialogue parallèle se formait entre ces textes et nos quotidiens, et l’espace ainsi forgé me servait d’abri, m’offrait une échappatoire, un lieu fictif où fuir la lenteur des jours et la douleur sourde de cet étrange retour au lieu de mon enfance. Je découvrais, comme d’autres avant moi, que l’un des plaisirs de traduire est d’écrire en la présence d’un autre.2

À la mi-juillet, un tamia a trouvé une réserve secrète dans le garage : un seau de graines de soleil posé là, à découvert. La nuit, ma fille entendait gratter une créature dans le mur de sa chambre. Sans doute le rongeur qui rangeait ses réserves en prévision d’un long hiver que je peinais à imaginer.

Îlot invertébré, monstre clé, monstre minime engloutisseur d’univers, le kraken repose au creux de la mer où des mollusques lui servent d’étoiles et ses ventouses, de constellations. C’est une galaxie de chair sous-marine, de tentacules interminables, d’yeux dépourvus de paupières.

Tout donne à penser que le tamia a succombé à la vague de chaleur qui s’est abattu sur la région vers la fin juillet. Les grattements entre les murs ont été remplacés par une odeur doucereuse à l’étage.

Au début août, la présence d’animaux autour de la maison est devenue plus manifeste. Des excréments d’ours à moins de dix mètres de la maison, truffés de bleuets. Des ratons laveurs dans le compost qui éparpillaient nos pelures de banane dans l’herbe. Des effluves de moufette. Des pics-bois, des hirondelles. Et pour couronner le tout, un chaton tout maigrichon qui guettait nos mouvements, d’abord à l’abri des aulnes en bordure du ruisseau, puis de l’autre côté de notre porte vitrée.

Une île qui vocifère, c’est peut-être le dernier spécimen d’une vieille race de roches, de sel et d’arbres tordus par le soleil qui lance sur la mer son cri d’accouplement.

L’envie de pousser à l’extrême ce sentiment d’étrangeté et d’éloignement qui m’habite depuis notre arrivée m’est devenu incontournable pendant cette longue période de confinement. Ce désir de me perdre m’a portée vers des îles lointaines, décrites en espagnol, que j’ai traversées par la traduction. Quant à l’intimité qui me manquait, cette douce communion des âmes qui nous fait traîner des heures durant dans un café avec un ami, je l’ai un peu retrouvée, à volume tamisé, sous le plafond traversé par les pas staccato de souris entrepreneuses.

Les îles sont le lieu du secret; leurs côtes gardent tout ce qu’on ne peut pas atteindre en se promenant à pied, tout simplement. Figure essentielle de l’Autre, leur mystère est le corollaire de tout ce que l’on connaît, le fondement du familier. L’inconnu et la gravité sont des complices de longue date; ensemble, ces deux forces ordonnent le monde.

Dans la chaleur rayonnante de ma lampe de travail, j’ai pu me caler dans l’espace creux entre les vers d’Adalber, disséquant le rythme de ses phrasés, pesant les mots qu’il avait choisis de manière à bien en saisir les nuances. Des heures durant, j’ai entretenu avec ces textes qu’il m’avait confiés un dialogue interminable et silencieux. Ce faisant, j’ai trouvé un moyen de chasser ma solitude et d’éloigner le cafard, de voyager au-delà d’un espace qui me semblait trop étroit, de traverser des frontières qui me paraissaient infranchissables. De me rappeler que le monde était grand, qu’il m’attendait. Je n’avais qu’à tendre la main pour le frôler. Comme l’écrivait Adalber sous ma plume :

Les souvenirs que je garde de mon passage sur cette île sont flous, mats. J’y découvre des formes d’un désir qui s’est fait à l’image de mon corps. Sous cette île volcanique, mon enfance s’est creusé un nouveau sous-sol.

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Sonya Malaborza et Adalber Salas Hernández lisent Isolario
(YouTube, 25 avril 2020)

  1. Tous les passages en italiques sont tirés de ma traduction inédite du recueil Isolario. Meditación en archipiélago d’Adalber Salas Hernández (San Juan, Puerto Rico : Ediciones Agualduce, 2019). ↩︎

  2. Je paraphrase ici Lydia Davis, citée par Kate Briggs dans l’incomparable essai This Little Art (Londres, Fitzcarraldo Editions, 2017), p. 182. L’énoncé de Davis est tiré de son carnet « Alphabet of Proust Translation Problems », paru dans Proust, Blanchot and a Woman in Red (The Cahier Series nº 5, Lewes, Sylph Editions, 2007), p. 11. ↩︎

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