C'était aussi le printemps*

Pour être le printemps, c’est bien le printemps.
Il y a une clarté blonde dans le ciel,
Des mottes brunes sous le ciel,
Un parfum qui flotte autour des femmes
Et des chatons gris sur les arbres1.

Ce sont les premiers vers d’un poème de Gyula Juhász que je lis en avril, d’abord en français puis en hongrois, puis à nouveau en français. Les mots commencent à résonner, d’un côté du miroir à l’autre. «Tavasz ez is, tavasz.» dit la première phrase. Je m’attarde sur «is», qui signifie «aussi» dans la langue de Gyula Juhász: «c’est aussi le printemps, le printemps» écrit-il littéralement, à un siècle de moi, en 1920, à Budapest.

Le hongrois est une langue qui n’est parlée que par dix millions d’habitants. Elle n’appartient pas à la famille indo-européenne. Elle ne ressemble à rien de connu, n’offre aucun point d’appui, aucun repère. Sa grammaire a été ma boussole, le dessin, et l’antidote à la fois, d’une réalité désaxée.


La clarté de Paris n’est pas blonde aux premiers jours du printemps, elle grisonne encore, elle grisonne aussi. Et s’éclaircit chaque jour un peu, derrière les vitres fermées. Je me rappelle la clarté matinale de Budapest, au printemps et en automne, je la vois dorée, c’est ainsi que je comprends la «blonde» lumière qu’a couché Juhász sur sa page : «az égen» – dans le ciel – le soleil est blond.

La terre des jardins de Paris est brune et meuble, et prête à se couvrir de fleurs et d’insectes. Les jardins que nous voyons de loin : les grilles sont fermées. Sur les hauts arbres du parc Monceau, il y a sûrement des chatons gris. Et aussi des oiseaux de paradis, et encore des papillons extraordinaires, des poissons volants et les étoiles décrochées du ciel, c’est presque sûr, puisque nous ne pouvons y entrer.

Le traducteur du poème, Tivadar Gorilovics, a choisi de ne pas transcrire «aussi» : c’est le printemps, que pourrait-il y avoir d’autre que le printemps ? Imagine-t-on que l’on vole à ce point la lumière au printemps pour qu’on se rappelle, tout à coup : «mais oui, c’est aussi le printemps» ?

En Hongrie, partout, aux informations, sur les affiches et les autocollants comme ici, la phonétique oblige à écrire «Koronavírus» et cela m’amuse, conjure.


«Pour être le printemps, c’est le printemps.

Pourtant quelque chose est parti»


Les choses ne devraient jamais changer. Et s’il le faut vraiment, accordons-nous sur une exception : rien ne devrait venir tacher le printemps.


«És nem jön vissza többé», «Et plus jamais ne reviendra».


Budapest est loin, fermée aussi, inaccessible. Nous sommes enfermées à des centaines de kilomètres l’une de l’autre : enfermées chez nous. C’est le printemps ici, je n’aurais pas dû te quitter, lui dis-je à travers l’écran. En hongrois, le mal du pays se dit honvágy, il n’y a pas dans ce mot de maladie ni de douleur. Cela tombe bien, il y en a partout ailleurs.

C’est vrai, nous avons fini par oublier le printemps. Les premiers jours à la maison, nous voulions oublier tout ce qui n’était pas le printemps, nous avions ouvert les fenêtres et éteint la télévision. Le silence de Paris est entré par la fenêtre et s’est installé, a grandi pour devenir énorme. Nous avons rallumé la télévision, la radio, le téléphone. Les chiffres à leur tour se sont installés et papillonnent dans tous les coins de ma tête.

Mon travail est d’écrire des articles d’actualité. D’abord je n’ai rien à en dire et les chiffres parlent tous seuls. J’écris chaque jour : sur un formulaire prérempli par l’administration française, j’écris que chaque jour, je m’engage à ne pas aller au-delà d’un kilomètre, à ne pas tarder, pas plus d’une heure.

La ville est une chambre bien rangée. L’aspirateur a été passé juste avant de partir, on a refermé portes et volets, la poussière retombe lentement du plafond. Parfois le ciel est bas de nuages, le vent fait claquer les drapeaux. Il y a un peu de joie à remontrer l’avenue Hoche jusqu’à l’Arc de Triomphe. Mon masque retiré un instant pour allumer une cigarette s’envole. Je cours après lui, au milieu de la route. Je marche au milieu de la route, près de la place de l’Étoile, en pleine après-midi. Une ambulance mugit souvent quelque part. Et c’est aussi le printemps.


Je commence à comprendre Gyula Juhász.

«Pourtant quelque chose a pris son vol

Et jamais je ne le retrouverai.»


Si, bien sûr, nous nous retrouverons, Budapest, le printemps et moi. Ce que je ne retrouverai jamais, c’est l’absence de ce présent-là, son inexistence. J’aurais pu perdre beaucoup, ma vie, celles, ceux que j’aime. J’ai la chance de n’avoir perdu qu’un printemps, volé et envolé, qu’un autre monde, l’ancien, le passé, non pas superposé au présent comme dans un album de photos qui déborde – c’est le genre de présent qui prend toute la place.

Je retrouve le sens des jours. Les hommes sont bel et bien capables de s’habituer à tout. Le quotidien s’installe.

Je remplis autre chose que des formulaires : les pages du journal en ligne qui m’emploie. Hors de question d’écrire un «journal de confinement», comme le font beaucoup de mes confrères et consœurs. Seuls les faits permettent de se raccrocher au réel, et ce réel-là est un monstre fugace et polymorphe. Je parle de la pandémie sous toutes ses coutures. Je ne parle plus que de la pandémie. Des écrans, des masques, des anticorps, des tests, des règlements… De tout ce qui nous donne la nausée à force de le répéter, de tourner en rond autour : pêle-mêle, les fragments exotiques des jours.


Gyula Juhász insiste :

«Valami mégis elmúlt», «Pourtant quelque chose a disparu».


Nous avons l’audace de former des projets. «Quand tout sera fini», nous irons au café, au cinéma, à la mer, au musée, en randonnée, nous prendrons le train, le métro et l’avion.

Un jour, je suis prise par la nostalgie de simplement traverser Paris en autobus. Un autre jour, j’espère que le fracas de la circulation ne reviendra jamais sous mes fenêtres. Les Parisiens ne trouvent plus ni farine ni levure, parlent de 1940 dans les files d’attente pour entrer à la supérette, on éclate de rire. Ça ne peut pas être réel. Non. Tout ce que nous connaissons, les futilités qui font les luxes de la vie dans les pays riches, ne peuvent pas nous être retirées. Ça n’existe pas.

La preuve. Quand la farine revient dans les rayons des supermarchés, nous n’en achetons pas. Quand les cafés et les cinémas rouvrent leurs portes, nous y allons comme si de rien n’était. Ni hâte ni joie. Nous avons déjà oublié. C’est l’été. Le printemps est parti comme une ombre. La télévision ressasse : «ce n’est pas fini». Le printemps, lui, est terminé. C’est la plus importante crise que le monde ait eu à traverser depuis 75 ans, ce n’est pas fini, il faudra du temps, des années, c’est ce que j’écris sans en saisir la réalité ; c’était aussi le printemps.


«És nem tudom a sírját…» «Et je ne connais pas sa tombe…»


Nous avons tous espéré un jour ou l’autre la fin du monde. Par caprice ou mouvement d’humeur. Privés de crises et de guerres, en grands enfants gâtés, nous les désirions. Qu’enfin il se passe quelque chose, qu’enfin notre histoire s’écrive !

Nous dirons à nos propres enfants qu’ils sont gâtés, de n’avoir pas connu le printemps de cette année. Nous exagérerons peut-être, ou nous tairons d’autres choses, nous n’avons pas tous vu la mort. Nous n’avons pas tout vu. Plus tard, bien plus tard, «quand tout sera fini», nous chercherons la tombe où reposent les mois du printemps et pour beaucoup nos yeux resteront secs. Nous chercherons les mots :


«À mon violon il manque une corde

Qui s’est cassée.»


Le poème s’achève ici en français mais se poursuit en fait sur quelques vers, que la traduction a éludés. Ces vers disent que tout est là, tout de même.

Nous avons entendu et même prononcé de beaux discours, de solennelles paroles. Nous l’avons juré, rien ne serait plus comme avant. Nous allions changer, nous avions appris. Nous n’avons rien appris, nous n’avons pas changé. C’est pourquoi tout redeviendra comme avant, c’est pourquoi nous ne perdons pas la tête.

Les vers manquants du poème de Juhász disent le caractère éternel de l’infiniment petit. Notre impuissance, notre petitesse, la victoire de ce que nous ne saisirons jamais. La lumière tout à coup différente renvoyée par le monde et qui le fait changer de couleur, devenir le printemps. Le parfum des jeunes femmes élégantes que l’on croise à Paris, aussi invisible et volatile que les micro-organismes assassins. L’air qui, imperceptiblement, se réchauffe. Des millions de secondes partagées par des millions de corps. Une harmonie qui nous échappe et que nous sommes, heureusement, impuissants à perturber.


«Mais le ciel est toujours azur,

Mais la terre est toujours violette,

Mais les femmes flottent toujours,

C’est aussi le printemps, le printemps…»


  1. «C’est bien le printemps», Gyula Juhász, traduit du hongrois par T. Gorilovics, in Guillevic, Mes poètes hongrois, Budapest, Corvina, 1977.

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