L'été de prose*

Personne n’est fait pour immobiliser l’éternité en son ventre. La réalité chevauche la réalité. Dans quelques heures Paris fermera ses parcs et jardins. Les bourses de Toronto et de New York dégringolent. L’Italie s’endeuille. Nous n’avons pas encore peur. Nous savons seulement que nous habitons Montréal, au Québec, en Amérique du Nord, que nous avons accès à l’eau potable. Les mots et les pensées rôdent comme des guet-apens. Je protège mes subjectivités féministe, humaniste et numérique.

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Le jardin reste blanc, tout blanc verglas, neige, il faut décliner le jardin dans ses herbes et ses couleurs comme lors d’une cérémonie post-catastrophe où chaque nom est prononcé afin que l’on n’oublie pas les os et le vertige des disparu·es. Personne ne veut conclure au désastre quand il s’agit d’humanité. Je m’intéresse pourtant avec une telle passion au principe de la catastrophe, à ses corps et technologies que chaque fois l’espoir renaît de découvrir de nouvelles énigmes en nos veines.

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Un livre a-t-il de la valeur s’il ne dit rien de ce que nous sommes ou présumons être? S’il n’exhibe qu’une surface où la langue aux aguets salive, fébrile, cherche à s’emparer jusqu’à plus soif des versants ludiques en chaque mot. Écrire pour ne pas être cru·e. Qui oserait? C’est pourtant fréquent. Fragmenter l’autobiographique à ce point que chaque passage se transforme, non pas en chapitre, mais en cartes de visite conçues pour attirer l’attention et susciter par la suite de courts récits aux singulières images appartenant tout à la fois au monde du dedans et du dehors. La réalité prend de plus en plus des allures de nature morte. Cela explique sans doute pourquoi nous aimons toucher l’envers de nos ivresses comme si elles surgissaient d’un soudain épuisement de l’âme.

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Il neige. En Italie, la Covid-19 a maintenant tué 2200 personnes. Je parle de l’Italie parce qu’elle apparaît toujours dans mes pensées sous forme de Renaissance et de textiles raffinés tels le velours et la soie. L’Italie s’installe ainsi dans mes neurones sans gladiateur et duces, aucun pape, aucun cardinal, rien de cette espèce grasse et morbide que furent les hommes d’armes, d’Église et de robes. L’Italie me touche via la pierre, le marbre, les ponts, les arcades, les escaliers. Partout la mer et ce que j’imagine des cahiers de Leonard : dessins, notes, esquisses, un fémur, des poumons. Le corps, celui qui allait tantôt en enfer, tantôt au paradis. Le corps d’anatomie, le vrai.

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Elle court à bout de souffle dans les rues du Mile End et du Plateau Mont-Royal, s’arrête, cœur qui bat, au milieu des emojis, des cônes et des clôtures urbaines. La solitude est-elle dans les genoux, sous la main, derrière la nuque, sous la langue? Que faire des faux souvenirs? Nous en avons et nous les estimons parfois à ce point que nous aimerions pouvoir les cultiver avec un mode d’emploi. Le faux souvenir n’a que son nom de faux, pour le reste il se déploie de la même manière que le vrai tout comme ont été croisés les mots fiction et réalité pour nous faire croire en la littérature. Le vrai, le faux communiquent désormais entre eux comme les neurones biologiques et artificiels le font depuis peu par internet. Une nouvelle intériorité prend forme, pour le moment, sans capacité de long terme et d’expression.

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Comme d’autres ont vécu reins collés au Chaos ou marchant bras dessus bras dessous avec Nyx, je me suis réveillée en pensant qu’il sera de plus en plus exigeant de nous dématérialiser. De laisser choir le réel car plus que jamais nous en aurons besoin. M. me parle souvent en italien. Je ne comprends pas tout mais ce qu’elle dit me traverse et m’oblige à remonter à l’enfance, à interroger la mémoire, les séquences de l’avant et de l’après, la logique qui surgit, s’éloigne comme une femme heureuse, pleine d’arguments et de sensualité. Le calendrier est toujours quotidien, mais il s’enflamme à la moindre information qui chiffre le nombre des cas et des cadavres. Le printemps est à deux brins de lumière. La neige a fondu. Existe-t-il des langues sans futur? Hier, j’ai cherché le nom d’une langue qui serait sans temps de verbe au futur. Je devais prendre un rendez-vous en Espagne avec une traductrice mais je n’arrivais pas à inscrire dans mes pensées l’octobre à venir pour fixer un jour de rencontre. Certes, il y avait en moi une notion de futur mais rien ne me semblait plus probable. Qui serai-je en pensées dans six mois? Quelle partie de notre humanité aurons-nous cautérisée pour nous adapter aux calculs imposés de distance et de surveillance? Molécules de tristesse et de tendresse pronominales.

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Mourir ne s’observe jamais du même angle. Mourir donne parfois une impression de murmure. D’abord, un petit bruit de lèvres dit oui, puis lentement les sons, les syllabes se répandent, s’évaporent sans jamais avoir le temps de se rassembler. Zest. Mourir reste aérien. Comment décoder le mouvement des lèvres. Les verbes flottent à l’infinitif dans l’atmosphère, repêchés en douceur trop tardivement repêchés, leur e muet perdu dans le lointain.

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Les jours allongent. Nous restons aux confins, c’est-à-dire en danger de toucher ces limites personnelles que sont les murs et les écrans qui nous séparent du désastre et qui, ce faisant, nous relancent dans le vocabulaire de l’art vivant et de la création. Une armée de nous affronte le virus, milliers de combats et d’échardes. Au loin, le futur est un rond-point. Une foule endeuillée attend le printemps dans un croisement de bouches en colère. Ici, nous n’avons pas l’habitude de compter les morts et pourtant depuis un mois, je compte méticuleusement, un peu comme le faisait à Sarajevo le journaliste Paul Marchand dans Sympathie pour le diable. Pour le moment, nous ne faisons pas usage du mot cadavre. Le vocabulaire courant accepte les cas, les infecté.es, les malades, les morts. Nous n’avons pas non plus l’habitude des cercueils. Néanmoins, l’idée des cimetières et de la nudité fascine, s’y déploie dans le faste de la nature et de l’art.

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It’s so green. Why would I use darkness to fill the morning? Morning has to be described at the very moment consciousness clashes with light no matter if we wake up at dawn or late at mid-day. The experience of opening the eyes, just a slight instinctive mouvement de la paupière. That experience is called the eye swallowed by the real. The real can be the floor, the ceiling, a portrait of your mother on the wall, your hand fused in time. Time as a breeze under the skin.

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À nouveau, le chant des oiseaux. Je ne sais pas si ma voisine est morte. Le vent soulève les feuilles une par une et chacune donne une impression de légèreté avec un bruit inquiétant de frôlement. Une odeur de terre s’installe dans l’air. Le blanc, le gris, le brun s’en vont et la couleur ramène les questions, l’ombre des questions qui n’ont jamais cessé de vaciller en nous depuis les Perses, les Grecs, les humanistes jusqu’à ce que des voix de femmes s’infiltrent entre les biotechnologies et le numérique. Dans trois mois le cycle des petits déjeuners de l’été reprendra, avec un autre chiffre, une autre idée de fin du monde. Des gestes dématérialisés, un peu moins de paroles intimes. Quantique est soudain le mot qui me rapproche le plus de notre avenir et de mon futur. Être à deux endroits à la fois, superposer des états différents d’un même objet, d’une même phrase. “I can push death away like a mother and a future” est une phrase quantique tout comme « Un coup de dé n’abolira jamais le hasard ». Wittgenstein est un écrivain quantique.

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J’ai mis mon corps dans un état tel qu’il me faut désormais tout connaître : nébuleuses, nanotechnos, ma chambre, corps réel et corps au-delà des montagnes et de la mer. Corps de nature affublé de pétales et de feuilles alanguies de nuit. Je vis dans l’espace de mon temps de réaction. Quelques secondes et je sais que cela pourrait aller plus vite en moi. J’appartiens désormais au monde des nanosecondes et des permutations sensorielles et sémantiques jadis imperceptibles. Le poème semble vouloir installer son éclairage tout abîme, tout cosmos tout amour là où nous défaillons de certitude. Aujourd’hui : 20,000 morts. Le virus a circulé en Asie, en Iran, puis il a empoigné Bergame, Milan et Venise, Mulhouse, Paris et Madrid comme au temps des guerres napoléoniennes. Bientôt New York. Dans le jardin, la lumière résout en grande partie la difficulté de vivre et adoucit la condition humaine. La lumière répare le sens embouti dans l’aube.

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Photos de ciel dégagé et cours d’eau turquoise, elles sont de plus en plus nombreuses sur les réseaux sociaux. Venise, Delhi, Paris renaissent de leurs souillures. Les morts s’accumulent à Broadway. Vieux et vieilles passent de sénescence à mort en un clin d’œil. Les familles ne veillent plus le corps avant, le corps après. Le corona fait synthèse du temps. Dans le jardin, la neige tombe, les flocons s’enivrent de leur ouate mouillée. Les morts tombent et ne refont pas la phrase. Nous appelons ce phénomène : fracture de l’intime par le mental.

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Dehors est un mot lumineux. On y entend des voix pleines d’accents et de modulations, le bruit d’une feuille sèche roulant sous l’effet du vent. Le chant de quatre oiseaux : corneille, merle, moineau, rossignol. Le jardin reste en suspens. Page 146 des Carnets de Leonard de Vinci, je retrouve et souligne : « Fais d’abord les os, c’est-à-dire les bras, et montre la puissance motrice en allant de l’épaule au coude, dans toutes ses lignes; puis du coude au bras puis du bras à la main aux doigts. » C’est ainsi que je me plonge dans la cérémonie de l’anatomie et celle du corps d’écriture dont nous avons tant parlé au 20e siècle. Aujourd’hui, je suis dans mon corps du 21e siècle, mais il est possible que cette nuit je retourne dans mon corps du vingtième siècle et que j’y retrouve les bras doux des femmes artistes qui savaient traverser les heures et le silence, d’un coup de crayon soudain, tout comprendre.

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Montréal : vingt-trois jours après le tremblement de terre du 6 mars 2020, un autre séisme s’est produit d’une magnitude de 3,6 à 18 kilomètres de profondeur. Il était 3h21. Je me rappelle m’être réveillée, avoir lu quelques pages sur la surveillance panoptique dans La société d’exposition de Bernard E. Harcourt. M’être rendormie après avoir caressé les cheveux de M. Au matin j’ai pensé qu’il nous faudrait une nouvelle mythologie, une musique quantique. Pour le moment, la matière oscille en streaming dans la gorge de dieu. Il y a des monstres translucides.

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Nous savons toujours un peu d’où vient le danger. C’est ce que nous concluons. Ne pas savoir qui on est quand on écrit est aussi une solution. Les premières images d’oxygénation commencent à se multiplier. Rien de scientifique, mais les bouches s’offrent. La respiration, le dernier souffle sont transparents comme le plastique. Je reste concentrée, scannant des matériaux de réapparition, interchangeant les répliques à peine esquissées de qui va mourir au milieu des jaquettes et des charlottes bleues. Une seconde encore et je m’entasse dans l’image les yeux pleins d’une douceur alphabétisée et de mon vieux savoir analogique. Je sais d’où vient l’aube.

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Les animaux sont apparus dans les villes, un sanglier dans Paris, des singes dans une piscine à Mumbai, un alligator marchant allègrement sur une pelouse de Miami, des moutons dans les rues de Manchester. Une étrange bête donnant l’impression d’un croisement d’espèces traversant une rue de Sydney. Je reste devant mon écran fascinée par l’invasion des quadrupèdes. Plus tard, une méduse nage dans un canal de Venise. Elle est blanche, dodue avec un collier noir de polypes et elle se déplace à l’horizontal. Dehors Montréal est froid, incapable de douceur et de sensualité. Un déconfinement graduel est annoncé pour bientôt. On aiguise ses arguments entre la peur, l’incertitude et l’angoisse. Je suis un organisme vivant.

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Maintenant que l’air est nettoyé de son ombre, que le ciel peut être à nouveau dit d’azur pur et que la nuit incite à des stargaze prolongés. Maintenant que le Festival d’Avignon est annulé, l’idée, tout le monde le sait, serait d’exister avec un personnage pour la réalité et un double pour le malheur et la fiction décomposée/recomposée, accompagnée d’objets familiers, contemporains ou anciens : psyché, tourne-disque, cabine téléphonique, paquet de cigarettes, cassette de Mort à Venise, dactylo, briquet, stylo noir. La matière last call des vies. Un personnage pour la lumière, un personnage pour l’opacité. Un soi d’imagination, un soi de souffrance car imaginer abondamment suppose de souffrir. Lorsque je dis que je n’ai pas d’imagination, je sous-entends que je ne me suis pas entraînée à la souffrance, à la sentir venir, à l’observer, à l’expliquer, laissant la langue procéder, précise ou délirante, bouche assoiffée devant l’immensité dénudée. Étalée au fil du temps et des cultures, la souffrance apparaît comme une série de puissantes oscillations entre la raison et l’émotion, le confort et le tourment, la sécurité et la surveillance constante des battements de nos cœurs entre le vrai, le faux, la dématérialisation enivrante et la description des matériaux lourds qui se terrent en nous. Puis cela se voit de loin, tôt ou tard la souffrance, nettoyée de notre ombre, rejoint l’oxygène comme pour un second souffle, elle fait chant du nombre des morts et des étoiles.

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