Livrer la marchandise*

Wah Wing Chan, 3D Pedal, cyanotype sur papier Bristol, 27,9 x 43,2 cm, 2017
In 2020, the delivery people were the thin red line holding civilisation together.
They became our all-important lifelines to the physical world.
Yuval Noah Harari
If you are going through hell, keep going.
Winston Churchill

Tout a commencé par une nuit d’hiver typique de Mortréal, à savoir glaciale. C’était un jour de février 2020, l’année de tous les dangers, de tous les possibles.

— Quel bonheur tout de même que ces froids de canard sibérien ! avais-je murmuré pour moi-même entre deux grandes inspirations tandis que je montais la côte Berri sur ma bécane chaussée de pneus cloutés.

À moins 25 degrés, il n’y a ni moustiques ni vermine et, surtout, on ne s’embarrasse pas avec ses petits problèmes existentiels. On pense en ligne droite. Chaque geste tend vers un accomplissement rapide et atteint la cible comme la flèche de Zénon.

Voilà peut-être pourquoi j’en étais venu — un peu trop promptement peut-être — à faire, ce jour-là, un nouveau choix de carrière qui s’était cristallisé quand j’avais atteint le haut Plateau aux hauts loyers où j’avais le bonheur d’habiter grâce au soutien du Conseil de recherches en sciences posthumaines du Canarda.

Le moment paraissait opportun. Tout juste revenu d’un cours de philosophie de l’Université de Mortréal au Québec — encore stupéfié par une séance ayant porté sur la différence, puis le différend et enfin sur un type indifférent qui en faisait une différance —, revenu donc de cet enfer universitaire de la pensée impensable, j’étais entré dans l’espace commercial chaleureux et odorant de mon dépanneur du coin de l’avenue Laurier, commerce tenu par le fort sympathique bien que peu loquace Tao Nguyen.

Je m’apprêtais à commander mes quelques bières rousses et cigarettes blondes quand j’ai aperçu, comme dans un rêve de grandeur, une affiche rédigée au crayon-feutre orange derrière la caisse de mon futur maître à penser, Tao :

CHERCHON UN LIVREUR

TANT PARTIAL DE SOIR ET JOUR

DEMANDEZ ICIT

Ce haïku prophétique a pris un certain temps à se frayer un chemin à travers mes circuits neuronaux encore obstrués par les ratiocinations antirationalistes de la philosophie postobscurantiste de mon cours de Poststructuralisme 101.01. Mais, au moment où j’ai saisi le sens profond de cette sage sentence, j’ai eu l’impression soudaine de vivre une de ces épiphanies évoquées dans plus d’une religion : nirvana, satori, mosha, bodhi, samadhi et autres eurêka ou bingos spirituels de même nature.

Mieux encore : j’étais arrivé à cette illumination sans avoir eu à passer par une longue pratique ascétique ni par les douloureuses réflexions auxquelles je m’astreignais depuis trop longtemps dans le cadre de mes fastidieuses études en philosophie de la vie universitaire.

J’avais perdu là près de trois années complètes de ma précieuse vie non universitaire à écouter — à la lumière crépusculaire des néons de l’UMAQ — de soi-disant amoureux de dame sagesse ergoter sur la répétition du retour du même, la théorie de l’injustice, l’éternel détour, l’épistémologie de la météorologie, la pragmatique de l’inutile ou encore l’oubli du je-ne-sais-plus-trop-quoi. Cela avait suffi à me faire perdre ma claudicante, mais charmante copine, Claudine, lassée de mes oraisons pompeuses et de mes perpétuelles infidélités avec Dame Philosophie.

Ce n’était qu’en ce jour à la fois providentiel et fatidique de février 2020 que j’avais fini par comprendre que les pompeux discours de l’impostrice sophistique qui prétendait nous transmettre la sagesse dans le cadre trop rigide de cette université bien peu universelle n’étaient que des calembredaines pour adolescents masturbateurs attardés. Je soupçonnais d’ailleurs la majorité de mes collègues de classe — de sexe fort masculin à quelques exceptions féminines et non binaires près — de passer plus de temps à astiquer leur moineau cisgenre en fantasmant sur les susdites exceptions qu’à s’interroger sur l’être du non-être parménidien ou le perpétuel devenir héraclitien.

Je ne le savais pas encore, mais cette décision prise, croyais-je, en toute conscience prenait sans aucun doute sa source inconsciente dans une intuition lumineuse venue du plus profond des ténèbres croissantes qui, parties d’Orient, enveloppaient alors peu à peu notre village global sur le point de devenir un virus global à cause d’une minuscule particule globuleuse surmontée de petits pics rouge vif ou mort.

Mais ne nous avançons pas trop dans le temps et le noir de cette spéculation ténébreuse. En fait, mon petit moment individuel de révélation épistémologique n’avait sans doute rien à voir avec cette histoire planétaire de révélation épidémiologique.

J’avais simplement décidé, ce soir-là, d’abandonner mes futiles études de baccalauréat en philosophie de la non-existence et j’avais trouvé ma nouvelle voie rapide toute tracée : celle de la livraison à domicile, une profession à première vue modeste, mais ô combien plus sage et propice à la méditation que la prétendue philosophia de ces foulosophes académiques au cerveau desséché.

— Le dieu Hermès, divinité philosophique par excellence, n’assurait-il pas lui-même le commerce des biens entre les dieux et les hommes ? ai-je alors songé à voix haute et sur un mode un peu trop hermétique, ce qui a eu l’effet de faire froncer les fins sourcils de M. Nguyen qui, lassé d’attendre ma commande, s’était remis à sa partie de mahjong solitaire sur sa tablette.

La profession de livreur de dépanneur me séduisait d’autant plus que j’avais toujours eu une peur bleu pâle d’être de ceux qui — plein de « talent » — n’arrivent pas à « livrer la marchandise » comme on dit en anglophonie… et comme me l’avait aussi marmonné mon bien-aimé père, les yeux emplis d’inquiétude, quelques heures avant de trépasser à l’unité des soins intensifs de l’Institut de cardiopathie de Mortréal alors que j’avais 12 ans.

Mon papa, lui, avait toujours su livrer la marchandise. Vétéran décoré de la Deuxième Guerre mondiale, il avait ensuite eu une belle carrière dans le monde postal : de simple maître de poste de village, il avait gravi les échelons jusqu’à devenir un haut dirigeant de cette société tout entière consacrée à livrer des lettres et des colis contenant des marchandises diverses. Bref, mon père avait été un vrai homme de lettres de la vraie vie, un de ces self-made-men comme on en faisait avant notre ère de selfies vides de vérité.

Voilà qu’à mon tour, j’entrevoyais dans ce dépanneur béni le moyen d’accomplir concrètement ce qui m’avait toujours paru conceptuellement hors d’atteinte. Je n’ai donc fait ni une ni deux et j’ai offert mes services — un peu trop brusquement —à M. Nguyen qui a sursauté et ouvert son tiroir-caisse en m’assurant qu’il s’agissait là de toutes les recettes de la journée.

Heureusement, mon futur patron, constatant ensuite la nature non criminelle de mes intentions, s’est ressaisi et a balbutié que le salaire initial ne pouvait atteindre le seuil minimal fixé par notre gouvernement trop « socialisant » selon lui.

Je ne m’intéressais pas au poste pour des raisons économiques, l’ai-je assuré, mais pour sa dimension ontologique. Cela n’a pas eu l’air de rassurer M. Nguyen, tout au contraire, mais il semblait à tout le moins ravi de me voir renoncer à toute velléité de négociation salariale. Il a alors énuméré les nombreux avantages sociaux qui s’attachaient à mon nouveau poste : accès à un véhicule à deux pédales et à trois roues, obtention quotidienne d’un rouleau de printemps (même l’hiver) et d’une boisson plus ou moins gazeuse, sans compter les pourboires potentiels des clients, dont je pourrais conserver près de la moitié, m’a-t-il promis.

J’ai serré chaleureusement la pince de ce monseigneur de dépanneur pour officialiser mon contrat de travail. J’entreprendrais ma nouvelle carrière le soir même, avions-nous convenu. Tao m’a expliqué les aléas de ma nouvelle voie — un métier plus complexe que je l’avais cru de prime abord — ainsi que le fonctionnement, plus simple, de mon nouveau véhicule à pédales beaucoup plus robuste que mon dix-vitesses vintage de hipster déhanché.

Mon parcours professionnel s’est cependant amorcé, dès le premier soir, sur une mauvaise note dont je n’ai pas saisi toute la portée — musicale et vitale — sur le coup du téléphone qui venait de sonner. Alors que Tao, en postillonnant dans un français tout à fait honorable, tentait de m’expliquer avec passion les subtilités de la composition des derniers quatuors à cordes de Beethoven (il avait été un critique musical dans sa première jeunesse à Saïgon devenue Hô Chi Minh-Ville), nous avons été interrompus par sa vieille maman qui secouait le combiné téléphonique en émettant des sons inaudibles au travers de ses dents noires comme du jais d’encre. Elle insistait, m’a expliqué Tao, pour tenir le poste de réceptionniste, et ce, même si elle ne connaissait pas un traître mot de français ni d’anglais. Mais comment donc, s’est justifié Tao, aurait-il pu refuser ce privilège à sa mère qui les avait embarqués, lui et ses sœurs, sur le bateau de la liberté  ?

Je me doutais bien de l’objet de cet appel : il ne pouvait s’agir que de ma première mission impossible. Mon patron s’est emparé du combiné et a gribouillé quelques notes dans un carnet à spirale rectangulaire. Il a promis au client, un dénommé René A. Lacarte, que son tout nouveau livreur se présenterait à son domicile du 5177 de Lanaudière en moins de deux… ou trois minutes.

Tao m’a ensuite regardé d’un air solennel. Il m’a ordonné de boutonner ma braguette, puis il m’a récité, sur le ton d’une oraison funeste, la liste des produits commandés. Il n’avait pas terminé sa prière que je courais dans les allées et que j’accumulais les marchandises sur le comptoir en mélamine brune percée de cavités noires dues à l’usure du commerce. Mon patron vietnamien m’a alors souhaité bonne chance en jetant un coup d’œil furtif à sa fausse montre suisse venue de Hong Kong.

J’ai installé ma cargaison dans l’immense panier plastifié qui trônait au-dessus des deux roues avant de mon tricycle inversé. Puis j’ai enfourché mon destrier et démarré en prenant bien soin de faire rebondir tapageusement la caisse de bière Boréale de M. A. Lacarte comme j’avais vu le faire précédemment des collègues livreurs soucieux de signaler leur présence aux passants distraits qui souhaiteraient partager le trottoir avec eux au risque de leur vie trop brève.

Parvenu sur la rue de Lanaudière, non sans difficulté dans cette neige peu propice au cyclotourisme, je me suis mis à scruter, d’un air que je voulais professionnel, les façades de tristes triplex en briques brunes à la recherche du numéro 5177.

C’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là, que les choses ont commencé à se détériorer pour le jeune livreur de métier que j’aspirais à devenir.

— Voilà le 5173, le 5175, puis… le 5179, mais où donc est le 5177 ? me suis-je questionné en produisant un petit nuage de condensation qui nuisait à ma concentration et à ma vision.

J’ai descendu de ma monture — que j’avais baptisé Rossinante — en la sommant de ne pas broncher. Je me suis approché des portes diversement colorées et les ai examinées une à une. Les chiffres de l’adresse pourraient avoir été effacés quelque peu par l’usure du temps, aux sens physique et météorologique du terme… mais je ne voyais aucune trace archéologique des chiffres 5-1-7-7 au-dessus de ces portiques plateauniques.

— Peut-être m’étais-je trompé de rue ?

Ces façades qui crachent des escaliers en fer forgé dans ce quartier trop idéalisé et de plus en plus gentrifié de Mortréal se ressemblent toutes ! Saisi d’un doute, j’ai enfourché ma Rossinante et je suis remonté à l’intersection pour vérifier qu’il s’agissait bel et bien de la rue de Lanaudière, ce qui m’a été confirmé par un panneau de rue tordu mais aux lettres parfaitement rectilignes.

— Hum, ai-je marmonné d’un air faussement calme… tandis que je sentais la neige se dérober sous mes pieds comme si je m’enfonçais dans un gouffre intérieur et financier. Je n’allais tout de même pas bousiller ma toute première mission de livreur, nom de Dieu !

J’ai alors eu l’idée d’invoquer et de prier Mercure, équivalent romain de son hermétique prédécesseur, mon saint patron, le messager des dieux, le dieu des carrefours et du commerce, des menteurs et des voleurs… qui n’a cependant pas daigné répondre à mes prières, et qui a donc failli, lui aussi, à sa mission de divin livreur.

Enfin, après avoir couru dans tous les sens, remonté et redescendu la rue, vérifié et revérifié l’adresse, paniqué et repaniqué, j’ai eu une illumination, une idée qui m’a paru — à première vue du moins — tout à fait lumineuse : j’allais déposer la marchandise chez moi !

J’habitais à deux pas de deux sur la rue Garneau. Je n’avais qu’à payer la commande de M. A. Lacarte de ma poche profonde d’ex-étudiant encore subventionné. Que m’importait le léger déficit financier qui s’ensuivrait ? Je n’avais pas choisi le noble métier de livreur à des fins d’enrichissement économique inhumain, mais bel et bien à des fins d’enrichissement biographique humain.

Géniale idée, non ?

En quelques minutes, j’étais de retour au quartier général. Le patron a regardé sa vraie fausse montre suisse avec un air très peu satisfait de ma ponctualité très peu helvétique. Je lui ai remis l’argent de la commande en haussant les épaules comme pour dire que ce léger retard avait été hors de mon contrôle routier.

— Et le pourboire ? m’a-t-il demandé.

Merde ! Je n’y ai pas songé, ai-je pensé à retardement.

— Il ne m’a rien laissé, l’avare ! me suis-je écrié en désespoir de cause.

— Il ne laisse jamais rien, ce vaurien d’A. Lacarte ! a répliqué Tao sur un ton méprisant pour ce client pingre et douteux.

— Ouf, ai-je soupiré intérieurement.

Les minutes qui ont suivi m’ont semblé intolérables. J’avais en effet négligé un détail dans la planification non quinquennale de mon plan machiavélique à court terme : qu’arriverait-il quand René A. La Carte téléphonerait — ce qu’il ferait sans doute aucun d’une minute à l’autre seconde — pour réclamer sa commande non livrée ?

Vous admettrez qu’il s’agissait là d’une éventualité plus que probable et d’un sacré grain de glace dans l’engrenage de mon plan hivernal pas si génial quand on y pensait deux fois plutôt qu’une.

Je me voyais déjà obligé de retourner la queue entre les jambes, dès lundi matin, à mon cours de Phénoménologie de l’onanisme donné par ce professeur solipsiste d’origine britannique, Michael Bater, qui s’écoutait parler et que mes collègues protophilosophes surnommaient Master Bateur.

Tao me parlait sans cesse, de la musique postsérielle asiatique je crois, mais je n’arrivais pas à saisir un traître mot de son discours dissonant tant j’avais la trouille que la sonnerie du téléphone se mette à résonner.

Et elle a résonné… si fort que les tympans des oreillettes de mon cœur ont failli éclater !

Des gouttes de sueur froide faisaient des descentes olympiques dans la pente de mon dos brûlant d’angoisse pendant que madame Nguyen entamait une conversation en vietnamien avec son pauvre interlocuteur. Tao a arraché le combiné des mains velues de sa douce maman. Il s’est mis à écouter, imperturbable. Ces quelques secondes m’ont paru durer plus longtemps que l’interminable cours de Théologie scolastico-soporifique que donnait ce pervers pépère de Thomas-Hubert d’Aquin à l’UMAQ.

Puis mon patron a griffonné quelque chose dans son divin carnet.

Ô joie ! Il s’agissait d’une nouvelle commande. Non seulement ce mauvais sujet d’A. Lacarte ne manifestait-il pas sa douteuse existence, mais j’allais avoir la chance de racheter ma faute originelle, ce que je prévoyais faire avec la plus grande méthode cette fois. Je me suis levé d’un bond, rempli d’une énergie rédemptrice.

En quelques secondes, j’avais rassemblé la boîte de céréales Lucky Charms, le paquet de papier de toilette quadruple couche et les serviettes hygiéniques maxi-machin qu’avait impérativement réclamés madame Emmanuelle Cantin sur « un ton un peu trop catégorique » avait précisé Tao en me faisant un clin d’œil entendu.

Je n’ai fait ni une ni deux ni même trois et j’ai sauté sur ma monture aux pattes circulaires pour me lancer à toute vitesse en direction du 5233 Marquette. J’étais décidé à battre le record intergalactique de la livraison à domicile. J’ai freiné brusquement à la hauteur du 523… 7, puis j’ai reculé de quelques mètres en faisant grincer les roues mal huilées de ma rutilante Rossinante.

C’est à peine si j’étais angoissé tant j’étais convaincu qu’une mésaventure comme celle que je venais de subir sous le patronage de ce client à deux faces d’A. Lacarte ne pouvait se produire avec une cliente a priori plus raisonnable comme madame Cantin. Me retrouver dans une semblable aporie deux fois dans la même soirée paraissait logiquement impossible et aurait contredit, j’en suis convaincu, le principe de non-contradiction lui-même !

Je me suis cependant tout de suite mis à maudire M. Desglandes — mon ex-professeur, au nez polygonal proéminent, de logique formellement idiote — quand j’ai constaté qu’au sud du 5237 se trouvait… le 5231, l’entité numérique se rapprochant le plus du 5237 dans cet espace géométrique et géographique limité.

J’ai pris une grande inspiration.

Il ne s’agissait sans doute que d’un petit malentendu de nomenclature numérale dans la géographie urbaine, me suis-je dit en m’accrochant à cette pensée positive si en vogue en notre ère pourtant si négative. J’ai examiné à nouveau les adresses une à une. Je suis remonté jusqu’au coin de la rue pour vérifier encore le nom sur le panneau… puis j’ai foncé droit chez moi en injuriant et en maltraitant injustement ma grinçante Rossinante.

Entré en coup de vent contraire et très contrarié dans mon entrée, j’ai balancé la marchandise de madame Cantin jusque sur mon foutu futon. Puis, désespéré, j’ai puisé dans mon cochonnet en forme de Donald Trump (un cadeau de mon ex) afin d’amasser assez d’argent pour payer le tout, incluant ces satanées serviettes maxi-machin maximalement chères.

Dès mon retour au dépanneur, j’ai subi les foudres du dépanneur en chef qui, en plus de paraître amèrement déçu par ma performance temporelle, m’a annoncé — ô horreur ! — que madame Cantin avait rappelé pour se plaindre du fait que sa commande tardait à arriver.

J’étais démasqué. Je n’avais pu jouir de ma brève carrière de livreur émérite que pendant quelques heures à peine. Elle se terminerait sur mon évacuation précoce. J’allais tout avouer… quand le téléphone a sonné de nouveau.

Je n’en ai pas cru mes oreilles, et vous n’en croirez pas vos yeux : M. Nguyen m’a expliqué qu’Emmanuelle Cantin s’était rendu compte — après avoir payé (si, si, vous avez bien lu : après avoir payé !) — qu’elle avait oublié de commander son habituel carton bleu de Gauloises blondes…

J’en ai eu le souffle coupé en quatre. Médusé, devenu verdâtre si je me fiais à mon reflet dans la porte du réfrigérateur à bières, j’ai tendu la main pour prendre la cartouche de cigarettes blondes que tenait mon patron en me fixant sombrement de ses yeux bruns pour m’inciter, semble-t-il, à accélérer cette fois mon rythme de livraison.

J’ai alors eu la présence d’esprit — étonnante vu mon état d’étonnement généralisé — de faire mine d’avoir oublié l’adresse de la belle Emmanuelle.

— « Le 5233 Marquette ! » a craché mon patron sur un ton qui laissait transparaître son mépris pour ma mémoire défaillante de jeune occidental décadent sans rigueur aucune et peu porté sur l’effort.

Je n’ai même pas pris la peine, cette fois, de me rendre à l’adresse inexistante de ma cliente désincarnée. Je suis monté directement chez ma voisine bien plus incarnée, Andrea, une sage et lumineuse étudiante de traduction venue du lointain Ontario que je courtisais sans succès depuis des lustres. En bégayant un peu, intimidé par ses yeux gris souriants et son sourire jaune rayonnant, je lui ai demandé si je pouvais lui emprunter un petit montant d’argent pour un bref moment.

Andrea m’a prêté sans hésitation des sous pendant que je figeais sous l’effet du contact de ses fins doigts chauds sur ma paume gelée. Elle a profité de l’occasion de ce prêt bancaire entre locataires pour m’annoncer qu’elle quittait Mortréal. Elle venait d’obtenir un poste d’interprète à l’Organisation mondiale de la santé où elle espérait apporter une humble, mais nécessaire contribution à la lutte contre la pandémie, m’a-t-elle expliqué. Elle partait pour Genève dès le lendemain, a-t-elle continué d’enfoncer le clou dans mon cœur, avec un air faussement triste dans ses yeux trop souriants.

Anéanti par la nouvelle du départ de ma muse du deuxième étage et troublé par cette histoire de pandémie que, trop occupé par mes réflexions postphilosophiques et l’excitation préliminaire de ma nouvelle vocation, je n’avais pas suivi de trop près, j’ai redescendu les marches de notre duplex avec une gravité qui me faisait me sentir fort lourd tout d’un coup.

J’ai ensuite entrouvert ma porte et laissé simplement tomber la marchandise de madame Cantin dans le vestibule désordonné de mon logement avant de revenir à haute vitesse et la mine basse à mon quartier général, ce dépanneur devenu l’hôpital général de ma folie très particulière.

Tao a semblé un peu plus satisfait de ma performance temporelle cette fois. Il a insisté cependant pour que je lui remette la moitié du pourboire de deux dollars que madame Cantin donnait toujours à ses livreurs. J’ai jeté le seul dollar qu’il me restait en poche sur le comptoir délabré de mon dépanneur trop peu porté sur le dépannage des âmes en peine comme la mienne. Le patron m’a remis mon rouleau de printemps quotidien ainsi qu’une boisson trop gazeuse que j’ai sirotée distraitement pendant que mon cerveau se liquéfiait, puis se gazéifiait peu à peu.

Tao m’a expliqué ensuite que je devrais dorénavant porter un masque pour effectuer toutes mes livraisons à domicile, comme on le faisait depuis plusieurs semaines déjà dans plusieurs pays « plus civilisés » de l’Asie, a-t-il ajouté en me regardant de haut par-dessus son masque. Il avait réussi à obtenir des masques chirurgicaux grâce à des contacts privilégiés, s’est-il vanté en rougissant de fierté derrière son tissu bleu.

Je n’avais pas vraiment suivi cette histoire de bal masqué planétaire. J’étais trop sonné par le caractère inexplicable de mon petit destin tragique de faux livreur avec de vrais clients inexistants… qui existaient néanmoins quelque part, semblait-il. Dans un univers parallèle ? Dans la pensée taoïste de mon patron ? Dans le vide intersidéral de mes propres neurones ?

Après ma collation santé, j’ai vadrouillé le plancher en prévision de la fermeture imminente de mon dépanneur de malheur. Les interconnexions de mon cerveau avaient pris la forme et la consistance des spaghettis grisâtres de ma vadrouille que je fixais tel un somnambule incrédule au-dessus de mon inconfortable masque.

De retour à la maison, trop épuisé pour tenter de comprendre l’absurdité de ma première journée de non-livraison, je me suis effondré sur mon funeste futon entre les bières Boréale chaudes de René A. La Carte et les serviettes hygiéniques maxi-machin d’Emmanuelle Cantin.

Mon sommeil a été troublé, cette nuit-là, par des rêves bien peu rationnels dans lesquels j’essayais sans cesse d’accomplir des tas de tâches plus irrationnelles les unes que les autres : j’étais un livreur tout vêtu d’orange fluo pour la compagnie Homme Dépôt et je transportais d’énormes caisses en plastique orange que je ne savais jamais où déposer ; je me promenais dans les corridors infinis de l’université à la recherche du bureau de mon professeur… Socrate ; je tentais de faire l’amour avec ma charmante voisine, Andrea, sans parvenir à trouver l’ouverture où je devais me glisser ; j’étais un funambule qui marchait au-dessus de l’abîme sur un fil suspendu entre mon futon… et nulle part…

Les cauchemars se sont poursuivis à mon réveil dans la dure réalité non onirique de ma vie bien trop réelle de livreur dorénavant masqué : le 5322 Brébeuf de Mme Martine Heid-Hébert, le 5467 Chambord de M. Jack Dérisoire, le 4577 Papineau de Mme Frédérique Niche-Achien. Toutes ces adresses demeuraient des demeures inconnues à cette adresse. Elles avaient disparu de la carte de Mortréal ou n’y avaient jamais figuré. Et tous les êtres qui devaient y être manquaient à l’appel de l’existence. Ou n’avaient peut-être jamais même été, du moins en hiver.

— Mon pays, c’est une saison en enfer ! me suis-je écrié en pédalant dans la choucroute blanche du trottoir enneigé de l’avenue Laurier.

Était-ce moi qui faisais disparaître les êtres ainsi ? Mon patron professionnel et maître spirituel Tao essayait-il de me rendre cinglé ? Étais-je coincé dans la nuit d’un rêve infini qui empiétait sur le jour d’un éveil cauchemardesque ? Cette pandémie planétaire à laquelle je n’avais pourtant pas porté la moindre attention me perturbait-elle inconsciemment ? Ou étais-je déjà devenu fou à la vue de ma Rossinante à trois roues comme le philosophe à la grosse moustache face à son pauvre cheval turinois ?

Pour ajouter à mon désespérant désarroi, j’avais trouvé, ce soir-là, une note, glissée dans la fente postale de ma porte d’entrée à la peinture tout écaillée, une note manuscrite dans laquelle Andrea me faisait ses adieux en me promettant de m’envoyer son adresse helvétique aussitôt qu’elle serait installée dans la ville rêvée du promeneur solitaire dont j’étais devenu une cauchemardesque version mortéalaise. En post-scriptum, ma divine voisine me disait d’oublier ma dette en dollars canardiens vu que sa rémunération en francs suisses lui garantissait un avenir financier franchement radieux.

Quant à moi, j’avais dû m’arrêter deux fois ce jour-là à mon guichet trop automatique. Bilan de ma deuxième journée de boulot : un déficit personnel de 112,63 $ (plus 4 $ de demi-pourboires). Certes, mon patron était maintenant favorablement impressionné par mon efficacité tout aussi redoutable que douteuse. Et les clients étaient fort satisfaits, m’avait assuré Tao avec une assurance qui n’avait fait qu’accentuer mon propre manque d’assurance vitale. Aurais-je dû tirer une quelconque consolation non philosophique des évaluations positives de ma performance théâtrale de livreur fictif ?

Le problème était qu’à ce rythme de non-livraison, le solde de ma bourse d’étudiant délinquant de foulosophie allait s’évaporer en deux ou trois semaines à peine (maximale !). Et combien de temps aurais-je la force non seulement bancaire mais mentale de soutenir cet insoutenable manège infernal ? Que signifiait cet insignifiant non-sens ? Qu’avais-je fait — ou pas fait ? — pour mériter un sort si peu comiquement tragique ?

Mon triste sort me paraissait d’autant moins comique et plus tragique que le monde s’était radicalement métamorphosé depuis que j’avais entamé mon hermétique carrière. Le virulent virus, membre éminent de la famille royale des virus à couronne — venu, disait-on alors, d’une collusion animale entre une chauve-souris et une étrange bête à écailles — avait profité de la mondialisation galopante pour gambader allègrement sur notre globe surexploité. Ce minuscule messager, un simple livreur d’ARN venu du plus profond de notre monde aux abois, accomplissait sa (trans)mission avec un brio humiliant pour le triste livreur à l’ADN impotent que j’étais devenu.

Et mon échec et mat dans les rues quadrillées du Plateau mortréalais paraissait d’autant plus pathétique que la profession de livreur était en voie d’acquérir ses lettres de noblesse : mon nouveau métier, anciennement méprisé, devenait de plus en plus essentiel pour des citoyens qui fréquentaient de moins en moins les rues de la cité.

De simples livreurs de mon espèce menacée pouvaient maintenant aspirer à un haut statut sinon économique à tout le moins hautement symbolique. Les obscurs porteurs de pizzas comme de sushis, les livreurs d’Uber Dash comme de Door Eats, de Purolatour comme de FredEx et même ces sacrés farceurs de facteurs du bon vieux Postes Canarda à mon papa passaient désormais pour de fantastiques fantassins à l’avant-garde du combat contre la pandémie, des donneurs de services essentiellement essentiels pour leurs congénères de plus en plus cloîtrés !

Bref, j’aurais pu, moi aussi, devenir un héros, un demi-dieu de la livraison à domicile… si j’avais simplement pu livrer ma marchandise si peu complexe à bon port d’entrée.

— ❦ —

Vendredi 13 mars 2020

Le gouvernement national de notre territoire provincial vient d’annoncer le confinement généralisé de notre nation provinciale tout entière, une nouvelle fabuleuse pour mes collègues livreurs de tout acabit aux habits si divers… mais catastrophique pour moi qui viens tout juste de ne pas livrer la marchandise de M. Kirk Égaré au non-existant 1247 du boulevard Saint-Joseph.

Je suis en effet dans l’impossibilité — tant bien financière qu’existentielle — de payer la commande de mon ultime destinataire inexistant. J’en suis rendu à un stade surhumainement pathétique à des années-lumière de l'Übermensch nietzschéen et du philosophe-artiste que je rêvais de devenir jadis.

Voilà quatre semaines maintenant que j’emplis mon modeste chez-moi de marchandises tout en vidant mon compte en banque, tout aussi modeste, de ses derniers fonds de tiroir-caisse. Je suis devenu le dernier des hommes au fond du baril de poudre de ma vie explosée.

J’en suis réduit à un état autophage, condamné à consommer moi-même ce qui était destiné aux autres, métamorphosé en ouroboros, ce serpent qui se mord la queue. Mon papa — comme tous les papas ? — avait raison : je n’arriverais jamais à livrer la marchandise. J’avais enterré mes pauvres talents dans le sable du désert de ma vie en pourchassant d’abord les mirages bien peu miraculeux de la philosophie universitaire, puis je m’étais enfoncé dans les sables non mouvants de la livraison sans domicile fixe, et ce, alors même que le monde tout entier se délitait autour de mon petit moi en émoi.

Que faire maintenant ? Comment agir ? Comment devenir moi-même ? Comment apporter mon infinitésimale contribution à ce monde en infinie déliquescence ? En racontant le double échec de mes vies de misérable philosophe et de livreur miséreux ? Écrire donc ? Devenir homme de lettres… à la fois comme et pas comme mon regretté papa postal ? Serait-ce là la voie de l’avenir, la voie de mon avenir sans avenir ?

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