Presque*

Presque une lecture par Patrick Froehlich

Montréal, vendredi deux octobre 2020 : Nuit agitée, entrecoupée de réveils du fait d’impatiences dans mes jambes. Elles s’étaient installées au printemps, quotidiennement dans la première partie de nuit, à heure fixe, m’imposant de me lever et de marcher jusqu’à ce qu’elles s’épuisent. J’ai mis au point une stratégie efficace : je les évite en me couchant après leur moment de survenue. Mais cette nuit, elles se manifestent à une heure très inhabituelle, trois heures trente.

Aujourd’hui, c’est la passation en France des clés de la maison de notre enfance, de la maison dans laquelle mes parents, puis ma mère seule ont continué de vivre.

Je marche sur le parquet du rez-de-chaussée en contournant les endroits qui craquent.

Aujourd’hui, nous tournons la page sur cinquante années de vie dans la maison aux volets fermés depuis le confinement décrété en mars dernier.

Mes jambes se détendent. Je m’assieds et je reviens sur les volets. J’écris :

Jeudi vingt-six mars 2020

Neuvième jour de confinement en France et de fermeture des volets. Les voisins de ma mère croient qu’elle est partie se confiner chez une de ses deux filles.

Il est treize heures pour nous à Montréal. Mon téléphone vibre dans une poche tandis que, Véga et moi, nous arpentons les allées qui délimitent le parc carré. Le visage de sa grand-mère, ma mère, apparaît en gros plan. Un fil en plastique effleurant ses narines divise horizontalement son visage, des lunettes à oxygène qu’elle garde en permanence. « Je voulais vous dire, avec ce coronavirus qui circule, ne prenez pas l’avion. C’est trop risqué. Ça n’en vaut pas la peine. » La lumière qui l’éclaire est tamisée, il est dix-neuf heures dans sa chambre. Nous sommes à contre-jour, Véga oriente tant bien que mal la caméra pour qu’elle nous voie tous deux. Elle parle à voix basse. Une voiture de sport pétaradante ralentit à notre niveau. J’augmente le volume. Sa voix est rauque depuis les examens sous anesthésie générale. Elle est faible aussi, le soir. Elle nous répète, elle insiste. « Ça me soucie, ne venez pas. » Nous patientons. Le conducteur n’a pas fini de jouer, il tourne autour du parc en accélérant après chaque ralentisseur. Je hausse le ton : « D’accord ». Je répète : « D’accord, nous ne prendrons pas l’avion ce soir. » Esquisse d’un sourire de sa part. Elle rajuste le tuyau en plastique, il la blesse. Véga a juste le temps d’ajouter : « Dors bien. » Fin de la conversation. Le visage se fige sur un rictus. Véga éteint l’écran :

— J’ai envie de prendre l’avion quand même.

Je range le téléphone dans ma poche :

— J’ai parlé de médecin à médecin, ce matin. Celui qui s’occupe d’elle a clairement précisé que nous n’avons pas le droit d’entrer dans l’hôpital. Mais comme nous venons de loin, il fera une exception. Il nous autorisera à aller dans sa chambre, vêtus d’un scaphandre.

Le silence est revenu, le conducteur dort au volant de sa voiture stationnée.

— On lui parle mieux par écrans interposés qu’en étant dans sa chambre, le visage à moitié caché par un masque aux normes FFP3 avec valve, encombrés d’une visière en plastique, d’un chapeau, d’une blouse en papier, de gants.

— Mais elle ne sera plus toute seule.

lemonde.fr de ce jeudi vingt-six mars à 13 h 20, heure de Montréal, 19 h 20 heure de Paris :
« Au moins 450 876 cas de nouveau coronavirus, parmi lesquels 20 647 décès, ont été officiellement déclarés dans le monde depuis le début de la pandémie, selon un comptage réalisé par l’Agence France-Presse (AFP). »

— Ce médecin a ajouté que son collègue a été contaminé dans un autre hôpital. Il est en soins intensifs, intubé. « Pour le moment, celui où est votre mère est exempt de toute infection. Mais, dès lundi, il devra accueillir des patients COVID plus. »

lemonde.fr à 14 h 15 :
« En ce qui concerne les données hospitalières, plus de 576 établissements de santé nous ont déclaré des cas aujourd’hui : 13 904 personnes sont hospitalisées pour une infection au COVID-19. Au total, 3 375 cas graves sont actuellement en réanimation.

Toutes les régions sont concernées.

Par ailleurs, 34 % des patients hospitalisés en réanimation ont moins de 60 ans. Et 58 % ont entre 60 et 80 ans. »

Ma mère aura quatre-vingt-trois ans demain. J’avais prévu de prendre l’avion et d’arriver pour son anniversaire. Je l’avais appelée dès le premier jour du confinement, inquiet que les vols soient perturbés ou annulés. Elle en avait profité pour me parler de petits signes qui la préoccupaient. Habituellement, je bottais en touche en lui conseillant de demander l’avis de son médecin traitant. Je ne sais pas pourquoi, cette fois-ci je l’avais écoutée. À mesure qu’elle me décrivait ses symptômes, je parvenais comme elle au diagnostic de cancer du pancréas, la même maladie qui avait emporté mon père vingt ans auparavant, après trois mois de cauchemar absolu pour toute la famille.

Aucune explication médicale ne tient pour comprendre sa survenue chez deux personnes qui ne sont pas génétiquement liées. Aucun facteur transmissible n’a été mis en évidence.

Nous l’avons dénommée maladie d’amour.

Sa prise en charge en plein temps d’expansion de la pandémie relève du défi. Une des deux équipes spécialisées dans le cancer du pancréas à Paris est contaminée par le virus, elle vient de cesser toute activité.

J’envisage difficilement la suite, quand la maladie progressera. Je suis incapable de réfléchir posément à l’avenir, à la situation qui s’annonce.

Elle ne veut pas vivre le même cauchemar, subir la chimio, être opérée.

— Ce n’est pas un petit risque que nous prenons en y allant. Pas tant pour nous que pour elle et pour le personnel. Un ami chirurgien à Barcelone a été redéployé en unité de soins intensifs. Il s’est occupé des voies respiratoires. Au plus près du virus qui circule dans l’air. Il a été infecté. Il est décédé hier.

lemonde.fr, 16 h 10 :
« Au total, 15 500 décès ont été recensés en Europe par l’AFP, dont plus de 4 000 en Espagne, un des pays les plus touchés par la pandémie de COVID-19.* »

Une semaine après le diagnostic, les douleurs s’étaient intensifiées. Elle avait parlé avec Véga longuement : Elle se prépare pour que son âme rejoigne celle de son mari.

La conversation terminée, Véga avait crié. Nous avions marché dans le parc carré jusqu’à ce qu’elle ait besoin de dormir.

lemonde.fr, 16 h 40 :
« Nous avons désormais 1 696 décès depuis le début de cette surveillance hospitalière, dont 365 en vingt-quatre heures. Et nous déplorons aujourd’hui le décès d’une adolescente de 16 ans, survenu en Île-de-France. »

Véga retourne pour la énième fois sur le site d’Air Canada. Un vol tous les jours est assuré entre Montréal et Paris.

— Pour six cents dollars seulement. Alors que d’habitude à la dernière minute, c’est plutôt trois mille. Il est facile de prendre deux places.

— Ce ne sera pas facile de se déplacer.

lemonde.fr, 16 h 58 :
« Plus de 225 000 procès-verbaux ont été dressés par les forces de l’ordre pour non-respect des mesures du confinement depuis leur mise en œuvre, a déclaré Christophe Castaner jeudi sur France 2.

Après les nouvelles mesures durcissant le confinement annoncées, l’attestation de déplacement à avoir si vous sortez de chez vous a été mise à jour. Vous pouvez la retrouver ici. »

Je clique sur le lien :

ATTESTATION DE DÉPLACEMENT DÉROGATOIRE

En application de l'article 3 du décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l'épidémie de COVID-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire

Je soussigné(e), Mme/M. :

Né(e) le :

À :

Demeurant :

certifie que mon déplacement est lié au motif suivant (cocher la case) autorisé par l'article 3 du décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l'épidémie de COVID-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire :

Plusieurs options sont offertes. Nous cocherons la case Déplacements pour motif familial impérieux, pour l’assistance aux personnes vulnérables ou la garde d’enfants.

La suite est bloquée dans ma mémoire. Rien n’en sort avant le repas du soir autour de la table de notre coin cuisine. Nous discutons sûrement de la situation liée au coronavirus à Montréal et à Paris (le terme de COVID-19 fin mars qui commence à être utilisé dans les médias n’est pas encore courant entre nous). Nous émettons des avis divergents sur le voyage.

— Si nous n’y allons pas, nous allons le regretter.

— Si nous introduisons le virus dans l’hôpital, nous le regretterons aussi.

— On pourrait prendre l’avion demain.

— Mes sœurs elles-mêmes ne sont pas entrées dans sa chambre. L’une d’elles a déposé à l’accueil un sac avec des livres et sa tablette pour qu’elle puisse jouer au Scrabble.

— Je veux faire une partie de Scrabble avec elle.

— On en reparlera avec elle demain.

Mon téléphone sur la tablette à droite du frigidaire vibre.

— C’est Pascale.

Il est deux heures du matin à Paris. Ma sœur se lève souvent tôt pour préparer ses cours, mais pas si tôt et pas pour me joindre. Je referme derrière moi la porte conduisant au sous-sol. Pendant que je descends l’escalier, elle apparaît, debout dans la lumière jaune de son bureau.

— C’est pour te dire que, peu après minuit, le jour de son anniversaire atteint donc, maman est allée rejoindre son époux.

— Oui, c’est bien.

— Voilà ce que je voulais partager avec toi. Je n’ai pas envie d’être triste. C’était son désir le plus vif.

Le temps de l’appel me paraît beaucoup plus long que celui qu’il faut pour lire ces phrases.

Je remonte l’escalier, pousse la porte avec l’épaule et répète mot pour mot la phrase de Pascale sur les époux.

Nous nous prenons tous dans les bras. Les enfants qui vivent à Lausanne et à Londres ne sont pas joignables, je ne leur laisse pas de message. Véga m’emmène au parc. Nous marchons très vite dans la pénombre, nous nous arrêtons très vite aussi, Véga vomit au pied d’un arbuste. Les maisons sont sans volets. On distingue nettement les gens derrière les vitres. Il y en a deux qui s’embrassent, debout dans leur chambre. La voiture de sport est garée devant. Le téléphone nous interrompt. C’est le livreur pour notre commande de fruits et légumes, il ne trouvait pas notre porte, il a déposé la boîte dans une rue voisine, il me donne une adresse que je comprends mal. Je lui demande de répéter. Il a raccroché. Véga rit. L’adresse n’est pas si voisine. Je ris aussi. Nous partons en voiture. La boîte nous attend au pied d’un immeuble. Alors que je tourne sur notre rue, Véga saisit le volant, un vélo rase le capot avant, le cycliste nous fait un bras d’honneur et hurle des propos que je n’imagine pas aimables, j’ai oublié de marquer le stop.

Retour au présent du deux octobre 2020 : Il est six heures trente-cinq.

Je referme les archives en ligne du quotidien Le Monde, ce qui m’amène aux inévitables titres du jour : « Donald Trump, testé positif au COVID-19, se met en quarantaine. » Ma réaction immédiate est : Ce n’est pas vrai. Dernière fake news relevant de sa tactique électorale après un débat avec le candidat démocrate qualifié de désastreux. Il n’aura plus à affronter son adversaire. Pendant des mois, j’ai été incapable de m’arrêter sur ce vingt-sept mars, me détournant vers les informations à l’excès du Monde et de tous les médias. Je suis blasé et saturé. Mes jambes trépignent d’impatience, ce qui est très inhabituel quand je suis éveillé.

Je me prépare pour sortir dans le froid avec de la musique.

Je parcours mes titres favoris, je n’écoute jamais ceux d’Alain Souchon depuis la cérémonie d’enterrement. Son chanteur chéri s’était imposé à mes sœurs et à moi pour la clore. Elle m’avait offert plusieurs de ses enregistrements à l’époque des CD, deux coffrets, un bleu et un rouge, je les avais négligemment rangés en bas de la bibliothèque. Sa voix a résonné le neuf avril, jour anniversaire cette fois-ci de sa fille aînée, Pascale, dans l’église qui a reçu cinq personnes conformément au décret limitant les rassemblements pendant le confinement (mes deux sœurs et trois de leurs quatre enfants). La chanson Presque a été entendue via Facebook live par les autres petits-enfants à Londres et à Lausanne, par nous à Montréal à 4 h 30 sur le minuscule ordinateur de onze pouces autour duquel nous nous sommes rassemblés. Puis nous avons effectué un grand nombre de tours du parc carré en attendant le jour.

Dans le parc ce matin du deux octobre, je reçois un message de Pascale : Ça y est. La rencontre chez le notaire est terminée. La maison appartient dorénavant au couple qui avait été enthousiasmé dès la première visite. Elle est en de bonnes mains, je crois. Ils sont partis ouvrir ses volets.

J’écoute Presque entre les arbres rougissants. Des millions de feuilles mortes jonchent le sol. Il n’y a pas de lumière dans les maisons. Le ciel s’éclaircit, une étoile scintille encore. Elle murmure là-haut, tout là-haut, le refrain :

C’est presque toi, presque moi

Ces amoureux dans la cour

C’est presque nous, presque vous

C’est presque l’amour

C’est presque toi, presque moi

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