Des amours vénéneuses*

Pas même seul. Des tas. Des tas de SEULS !
Benjamin Fondane

Lorsqu’un for intérieur laisse entrer des filets de couleur, c’est le moment ou jamais de quitter les lieux. Aussi ai-je grimpé tant bien que mal jusqu’au bord de ma mère. Mais j’ai gardé comme viatique l’idée d’une tiédeur suprême, calmement floutée, en contrepoint de ma turbulence native.

Mon instinct était des archives où il faisait bon savoir sans savoir. J’ai su d’abord qu’il fallait m’écarter de la scène. Non loin du corps de ma mère, à une demi-douzaine d’empans tout au plus, croupissait mon père, déjà pourrissant. Ils se sont coudoyés un jour, et j’en ai été l’agrume douteux, le visqueux quotient.

Au toucher, j’ai pris connaissance des alentours. Une lumière maigre tombait d’une embrasure, et malgré son déclin, elle me perforait. J’étais cloîtré dans un intervalle entre la pierre, qui enveloppait mon atmosphère moite. J’ai saisi une substance chevelue jetée là quelque jour. Je frissonnais et je frissonnais.

Je ne trouvais aucune becquée à la mesure de mon éveil et je cherchais un départ dans ce cloaque, fourrageant çà et là dans la noirceur, sans résultat. Quelques reflets s’attardaient encore où j’ai pu accrocher les ongles mous ; je me suis haussé vers la lumière et c’était mon premier coup de force.

La première nuit j’ai voulu téter les pierres. J’ai évité le vinaigre des flaques. J’ai trouvé un nid de fortune où le sommeil m’a serti comme un orgelet dans la paupière.

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J’ai tenté la reconnaissance de mon île. Au promontoire j’ai regardé l’archipel sans nombre ; dans la montagne j’ai épuisé les tanières de mes mère et père. Ma bouche a bu et mes dents nouvelles ont mordu dans les mets spéciaux de mon île. À même les fentes de l’écorce je goûtais le lait des arbres ; je cueillais les branches des chevreuils et, afin d’en lécher le suc liquoreux, je les brisais.

Chaque jour le clapotis de la chaleur contre le sable m’inquiète comme un jaune d’œuf. Elle se répand comme une eau mauvaise. Mille dessins semés dans l’île m’ont instruit : tout comme mes aïeux, je suis avarié.

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La solitude m’a élevé avec toute sa ladrerie. Je ne savais ce que je désirais si ardemment ; je voyais dans les choses, tour à tour, la source de mon appétit, ou de mon aspiration, ou de ma nostalgie, – selon l’angle du soleil, la pente de l’atmosphère. Et par tel objet – par un éclat dans les feuilles, un reflet au fond d’une flaque – dans cette lacune de tout je trouvais quelquefois l’illusion d’être un instant comblé.

Mais quelques-uns ont bien fini par inquiéter la perfection de ce jeu de dupes.

Lui, je l’ai vu d’abord depuis le promontoire. La mer à mi-mollet, il cueillait les couteaux. Il n’a jamais levé les yeux ; je suis resté caché dans les grands vents de ma hauteur. Sa nudité ressemblait à la mienne, et sa solitude. Je me suis mis à l’observer chaque jour. Son rivage était si près du mien, et je ne pouvais franchir ce détroit, à cause de .

Pourtant, chaque île voisine a fini par dévoiler son hôte. Chacun et leur île étaient un. Nous ne nous parlions pas. Parfois nous nous faisions face, courant en parallèle le long des sables. Je les nommais selon la forme de leurs îles, d’après leurs nudités différentes : toi, je t’appelais l’Évasé. Toi, l’autre qui n’es pas comme moi, tes boucles t’ont donné ton nom. Étant chacun gangréné, nous ne pouvions franchir la distance entre nos domaines.

Cela menait à la mort. Je l’ai vu.

Les jeux de l’Aiguille et de l’Évasé ont commencé. Ils jouaient à coups de signaux et de huées par-dessus les eaux.

Un jour celui que j’appelais l’Aiguille a lancé un cri nouveau par-dessus les eaux à l’Évasé. La réponse de l’Évasé ne s’est pas fait attendre. Mais ils ne pouvaient se comprendre. Ils se rapprochaient peu à peu, pataugeaient gaiment dans l’eau. Ils imitaient en riant le goéland, la sterne. Puis une chose a brusquement abrégé le pépiement de l’Aiguille. Une bête ou un contre-courant lui a coupé les jambes. Son erreur l’a englouti.

Mais l’Évasé n’était plus qu’à vingt toises de la disparition.

Il s’est disputé d’abord avec les vagues, il s’empêtrait avant la plongée. Et je l’ai revu bientôt hisser l’Aiguille hors de l’eau. L’Aiguille a toussé longtemps dans les bras de l’Évasé. Ils étaient trop loin pour l’oreille. Mais je l’ai vu cracher.

Le soleil s’était à peine dérangé quand les compagnons ont commencé à montrer les symptômes. Je n’ai pu que les deviner de si loin. L’Aiguille, dont la toux ne s’éteignait pas, mêlait maintenant la sienne à celle de l’Évasé. Ils étaient toujours dans les bras l’un de l’autre quand les convulsions se sont déclenchées ; la dislocation les a éloignés brusquement l’un de l’autre et, arc-boutés, écartèlement de membres, boyaux crevés, les bras luxés, poussés hors, on n’entendait plus que l’étranglement.

Les convulsions ont fini par des vomissements. Dévertébrés, ils ressemblaient à du goémon déposé là par la vague.

Le reste, je ne pouvais le voir d’aussi loin. Je savais que rien ne naîtrait de leur agonie. Ils étaient trop semblables. Déjà brisés, ils mettraient encore quelques heures à mourir pour de bon. Je bénissais la marée qui les emporterait, qui couperait court.

Aussi j’évitais l’amitié, les signes. La contamination profite d’un geste trop familier.

— ❦ —

Mais il y avait un appel auquel je ne pouvais tenir tête.

Je croyais qu’elle me faisait signe. Lançait-elle les mêmes à ceux des autres rives, autour de son île ? Les dessins des aïeux m’avaient enseigné notre séparation, et cet écart qui marquait nos corps : les courbes qui lui appartenaient, la raideur brute de mes traits, dont devant elle j’avais honte. Je déduisais de cette dissemblance une disparate de nos esprits, et cherchais à la comprendre de loin : peut-être n’y avait-il aucun supplément de sens à ses gestes, et qu’ils étaient tout aussi joueurs et insensés que les nôtres – que les miens.

Mais la fascination, le ravissement qu’elle savait brandir, j’étais décidé à y succomber. Nous faisions durer le plaisir à coups de danses. Nous tentions l’envoi de messages en bois flotté, mais le courant les éconduisait. Nous éprouvions les vagues et par moments, nous traversions presque le détroit ; nous jouions aux imprudences de plus en plus rapprochées.

Et d’unisson nous avons bien fini par nous rejoindre. Il fallait en être quitte.

Le temps manquait à notre amour. Nos langages n’étaient pas partageables. Je ne pouvais croire à ses doigts qui tressaient une signature entre les miens, ni à sa bouche, ni à ses yeux qui me faisaient des promesses qu’elle ne pouvait pas tenir. Son corps était étrange ; sa peau n’était pas vraisemblable. Je riais de notre soif, et de notre extravagance, je pleurais.

Je sentais, de notre fièvre amoureuse, une tout autre qui montait. Nous espérions que l’amour nous éreinte, que la maladie n’aurait plus rien à tirer de nous.

Et quand elle m’a eu possédé tout à fait, elle a frémi, elle a frissonné, une perle de sueur à la tempe ; des crampes remontaient de mes pieds dans mes jambes, mes bras ; elle hoquetait, le vomi au bord des lèvres ; derrière les yeux quelque chose me serrait comme un poison ; elle se crispait ; je la serrai plus fort, que nous ne nous séparions pas au moment où la première convulsion nous briserait. J’ai mis ma main sur son ventre déjà bombé.

Nous naissons trop vite. Je me souvenais de ma gestation. J’étais serein d’abord, parce que je n’étais rien dans le feutre des boyaux. Et puis j’avais éclos comme un soleil dont la paupière se lève pour tout voir d’un coup. Pour l’horizon, un lever cruel. Quelles convulsions ont alors secoué ma mère ? Quelques instants à peine pour venir du néant jusqu’à ma plénitude de créature neuve. Quelques instants de plus pour me poser comme un faon sur mes jambes glissantes. Un instant pour découvrir la mort que j’avais semée.

Bientôt notre nouveau-né écartèlerait la mère que j’avais aimée, pour vivre. Son instinct le mènerait aux mêmes futiles apprentissages. Lui aussi aurait à se tenir loin des autres pourtant si proches, à se tenir dans l’atroce démangeaison de la privation, pour ne l’assouvir qu’en vivant, qu’en mourant son premier amour.

Ainsi survit cette affection mauvaise dont nous sommes porteurs.

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